Le Portugal a durci la surveillance de sa filière de cannabis médical à cause de défaillances dans la tenue des registres et la traçabilité, qui ont permis des détournements massifs. La qualité des produits n'est pas en cause. C'est le message défendu par Infarmed, l'autorité nationale chargée d'autoriser et de contrôler les médicaments, lors du congrès Portugal Medical Cannabis (PTMC), à Lisbonne, le 10 septembre 2026. Le régulateur affirme aussi que les certificats d'exportation, ces documents officiels qui autorisent la sortie d'un lot du territoire, sont désormais délivrés en 12 jours. L'enjeu est de taille. Premier exportateur européen de cannabis médical, le Portugal voit une partie des chaînes d'approvisionnement se détourner vers d'autres plateformes. Son statut de « porte d'entrée » vers les marchés européens est menacé.
Un leader européen sous pression
Vasco Bettencourt dirige l'unité des licences au sein de la direction de l'inspection et des licences d'Infarmed. Selon lui, le régulateur a renforcé trois axes de contrôle après des enquêtes pénales qui ont révélé des faiblesses :
- La traçabilité : la capacité à suivre chaque lot, de la culture jusqu'à sa destination finale.
- La gestion des déchets : le suivi et la destruction contrôlée des résidus et des lots non conformes.
- La qualification des clients et des fournisseurs : la vérification que chaque partenaire commercial est réellement habilité à acheter ou à vendre du cannabis médical.
Le problème, insiste-t-il, se situait dans la paperasse et dans la vérification des partenaires. Les médicaments eux-mêmes n'étaient pas en cause.
Le contexte commercial reste paradoxal. Les exportations canadiennes de fleurs vers le Portugal ont chuté de 86,6 % depuis leur pic d'avril 2025, car ces volumes partent désormais directement vers l'Allemagne. Pourtant, les chiffres d'Infarmed montrent un volume total d'exportation portugais toujours en hausse : 79 883 kg en 2025, puis plus de 66 000 kg sur le seul premier semestre 2026.
L'affaire Erva Daninha : des certificats impossibles
En mai 2025, l'enquête de la police judiciaire baptisée « Erva Daninha » (« mauvaise herbe ») a conduit le DCIAP à inculper 24 prévenus, dont 13 personnes physiques et 11 sociétés. Le DCIAP, ou Département central d'enquête et d'action pénale, est le parquet portugais spécialisé dans la criminalité complexe. Les chefs d'accusation retenus sont l'association criminelle, le trafic aggravé, le blanchiment d'argent et la falsification de documents.
D'après l'acte d'accusation rapporté par la presse portugaise, le réseau falsifiait des certificats d'importation. Ces documents délivrés par le pays destinataire attestent qu'il autorise l'entrée de la marchandise. Les fraudeurs déclaraient ainsi du cannabis à destination de la République démocratique du Congo, de la Guinée-Bissau et du Kenya, puis le réacheminaient vers l'Europe. Plusieurs détails donnent la mesure de la fraude :
- Un certificat attribué à une autorité guinéenne affichait une date d'expiration au 30 février 2024, une date qui n'existe pas. Il a pourtant été validé.
- Environ 5 533 kg ont été déclarés à destination du Congo en 2024 et 2025, sans aucune importation correspondante enregistrée par ce pays.
- Un envoi de 357 kg vers le Kenya, en 2025, dépassait de très loin l'estimation nationale d'importation approuvée de 300 grammes. Cette estimation correspond à la quantité maximale qu'un pays prévoit d'importer pour des besoins médicaux et scientifiques.
Les pièces du dossier indiquent qu'Infarmed a été trompé par ces documents, sans en être complice. Les critiques venues de l'industrie comme des autorités ne se sont pas apaisées pour autant.
Plateforme, rapports trimestriels, inspections : ce qui change
Pour disposer de données de production vérifiables, Infarmed a lancé une nouvelle plateforme nationale de déclaration. En juin 2026, il a aussi fait approuver un modèle de reporting trimestriel : chaque opérateur doit désormais transmettre ses données tous les trois mois. Depuis juin, le régulateur affirme avoir tenu plus de 14 réunions avec les entreprises titulaires d'une licence pour mettre ces exigences en place.
Ana Rita Martins, inspectrice GMP chez Infarmed, a précisé que les inspections couvrent désormais les opérateurs déjà établis, et plus seulement les nouveaux demandeurs de licence. Les GMP (Good Manufacturing Practices, ou bonnes pratiques de fabrication) désignent le référentiel qui garantit la qualité pharmaceutique d'une production. L'industrie a salué cet élargissement, qui a toutefois ralenti les renouvellements de licences et suscité des frustrations.
Le régulateur a voulu rassurer. La suspension, la révocation et le non-renouvellement des licences ne sont « pas des objectifs », mais des instruments juridiques nécessaires pour sanctionner les manquements. Infarmed estime aussi qu'une grande partie des produits détournés et des faux documents découverts au cours de l'année auraient été repérés plus tôt avec une traçabilité correctement tenue.
Délais de permis : 12 jours face aux 28 heures suisses
Les délais de certification restent le principal point de friction depuis l'opération de police. Lors de la session, un participant a interpellé Vasco Bettencourt : selon lui, la délivrance d'un permis prend environ deux à trois mois au Portugal, contre 28 heures en Suisse. Le responsable a répondu que la nouvelle plateforme avait ramené ce délai à 12 jours et qu'Infarmed comptait le réduire encore.
| Situation | Délai de délivrance | Source de l'estimation |
|---|---|---|
| Portugal, période de ralentissement | 2 à 3 mois environ | Opérateurs présents au PTMC |
| Portugal, avec la nouvelle plateforme | 12 jours | Infarmed |
| Suisse | 28 heures | Opérateurs présents au PTMC |
Ces écarts pèsent lourd pour un exportateur. Chaque jour d'attente immobilise du stock, retarde les livraisons aux pharmacies et complique la planification des récoltes. Même ramené à 12 jours, le délai portugais reste très supérieur à celui de la Suisse. D'autres pôles européens de transformation peuvent donc rester plus attractifs, d'autant qu'ils présentent un risque réputationnel moindre.
Transparence des données : un retard, pas une erreur
L'affaire a aussi mis en lumière la lenteur des publications d'Infarmed, sans remettre en cause l'exactitude de ses chiffres. L'Allemagne, premier partenaire commercial du Portugal, a publié ses données d'importation 2025 avant Infarmed. Ces données proviennent du BfArM, l'Institut fédéral allemand des médicaments et des dispositifs médicaux. À ce moment-là, le dernier rapport d'activité public du régulateur portugais s'arrêtait à novembre 2024.
Au début du mois d'août, le parti d'opposition Iniciativa Liberal a interrogé la ministre de la Santé sur le ralentissement des licences et sur l'absence des chiffres 2025. Infarmed les a publiés le 21 août, deux semaines plus tard. Voici les principaux chiffres disponibles :
- Exportations portugaises 2025 (Infarmed) : 79 883 kg.
- Importations allemandes depuis le Portugal en 2025 (BfArM) : 55,1 tonnes.
- Importations allemandes depuis le Portugal au 1er trimestre 2026 (BfArM) : 10 tonnes.
- Prescriptions de cannabis médical au Portugal en 2025 : 7 023.
Le total portugais est cohérent avec le décompte allemand. L'écart relevait donc du calendrier de publication, pas de la fiabilité des données. Dès le 26 juin 2026, la secrétaire d'État à la Santé, Ana Povo, avait annoncé des « mesures correctives » pour renforcer la capacité de contrôle du régulateur.
Une fondation ou un frein pour la filière ?
De nombreuses chaînes d'approvisionnement mondiales transitent encore par le Portugal, et les exportateurs devraient accueillir favorablement ces efforts. Une question reste cependant ouverte : le permis en 12 jours et le reporting trimestriel suffiront-ils à retenir des flux qui peuvent rejoindre d'autres pôles européens, plus rapides et moins exposés aux soupçons ?
Le message d'Infarmed aux opérateurs réunis à Lisbonne était clair : la répression doit servir de fondation à l'industrie, pas de barrière. L'argument se tient. Un marché où un certificat daté du 30 février peut être validé ne protège ni les patients ni les producteurs honnêtes.
Chez Shottas Seeds, nous défendons depuis toujours une idée simple : la qualité ne s'arrête pas à la plante. Elle passe aussi par la transparence et par la rigueur à chaque étape, de la génétique jusqu'au produit fini. Une filière crédible repose sur des registres impeccables autant que sur des fleurs irréprochables. La médiocrité administrative coûte aussi cher que la médiocrité agronomique.
Questions fréquentes
Pourquoi Infarmed a-t-il renforcé ses contrôles sur le cannabis médical ?
Le régulateur portugais a constaté des failles dans la traçabilité, la gestion des déchets et la vérification des partenaires commerciaux. Ces faiblesses ont permis de détourner du cannabis médical grâce à de faux certificats d'importation et ont déclenché des enquêtes pénales. Selon Infarmed, la qualité des médicaments produits au Portugal n'a jamais été mise en cause.
Qu'est-ce que l'opération Erva Daninha ?
Il s'agit d'une enquête de la police judiciaire portugaise. En mai 2025, elle a conduit à l'inculpation de 13 personnes et de 11 sociétés pour association criminelle, trafic aggravé, blanchiment et faux. Le réseau déclarait des exportations vers l'Afrique à l'aide de certificats falsifiés, puis revendait le cannabis sur les marchés européens.
Combien de temps faut-il pour obtenir un permis d'exportation au Portugal ?
Selon Infarmed, la nouvelle plateforme nationale permet désormais de délivrer un certificat d'exportation en 12 jours, et le régulateur prévoit de raccourcir encore ce délai. Des opérateurs évoquaient auparavant deux à trois mois d'attente. En Suisse, le même type de permis serait obtenu en environ 28 heures.
Quel volume de cannabis médical le Portugal exporte-t-il ?
Le Portugal, premier exportateur européen, a expédié 79 883 kg de cannabis médical en 2025, selon les chiffres officiels d'Infarmed. Plus de 66 000 kg sont déjà partis au premier semestre 2026. L'Allemagne, principal client du pays, a enregistré à elle seule 55,1 tonnes d'importations portugaises en 2025.
Les chiffres d'exportation publiés par Infarmed sont-ils fiables ?
Oui. Le total de 79 883 kg exportés en 2025 concorde avec les importations enregistrées par l'autorité allemande BfArM. Le reproche adressé au régulateur portugais portait sur sa lenteur : ses données 2025 n'ont été publiées que le 21 août 2026, après une question parlementaire de l'opposition.
Qu'est-ce que le nouveau reporting trimestriel imposé aux producteurs portugais ?
Approuvé en juin 2026, ce modèle oblige les entreprises titulaires d'une licence à déclarer leurs données de production tous les trois mois sur une plateforme nationale. L'objectif est de fournir au régulateur des informations vérifiables, de repérer plus vite les incohérences et de prévenir les détournements de cannabis médical.




